Lorsque nous avons évoqué le thème de ce colloque j’ai de suite pensé à des situations de patientes et de psychanalysantes qui sont venues me rendre visite car elles souffraient de douleurs lors de leurs rapports sexuels. J’ai donc proposé ce titre ; la sexualité féminine et la souffrance ou la question du masochisme ?

Puis, lors de la préparation de mon intervention, je me suis questionnée sur cette association du thème de la sexualité féminine à la parole de ces femmes concernant leur sexualité. Lorsque nous avons travaillé sur le précédent colloque, sur la thématique de la sexualité masculine, ce qui avait été pointé est l’écueil dans lequel il est possible de tomber à savoir de faire équivaloir la sexualité masculine et l’homme. Or nous avions entendu que la question de la sexualité masculine, dans le champ psychanalytique, ne concerne pas que les hommes mais les femmes aussi.

Pour ce colloque j’ai pourtant de suite associé sur des cas de femmes. En écho, un autre élément est venu me questionner. Préalablement à cette journée, l’invitation qui avait été lancée était que les cliniciennes du RPH – Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital- puissent traiter ce thème et l’éclairer en tant que femme. Y aurait-il donc une spécificité de la sexualité féminine ? La question de la sexualité féminine serait-elle le propre des femmes et donc en lien avec le sexe biologique? Est-ce que parler de la sexualité féminine serait-il parler de la femme ?

Autant de questions qui m’habitent en ce début de journée et auxquelles je ne prétends pas apporter de réponses mais qui seront peut-être éclairées au fil des interventions de ce jour.

Pour l’optique qui est celle que j’ai choisie pour mon intervention il s’agit bien de femmes et de leur sexualité. Pas n’importe quelles femmes mais celles qui poussent la porte de ma consultation et parlent de leur souffrance nouée à leur activité sexuelle. Elles énoncent, parfois dès le premier rendez-vous, souffrir d’endométriose ou de vulvodynie.

L’endométriose est la présence de muqueuse utérine en dehors de la cavité utérine. L’un des symptômes de l’endométriose peut être des douleurs pendant ou après les rapports sexuels.

La vulvodynie se caractérise par des douleurs vulvaires ou des douleurs à l’entrée vaginale. Les douleurs à l’entrée vaginale concerne le vestibule est sont liées au touché, à la friction ou la pression et cela est aussi nommé syndrome de la vestibulite vulvaire. La vulvodynie vient directement atteindre la sexualité des femmes puisque les douleurs peuvent augmenter après les rapports sexuels ou émerger suite aux rapports sexuels.

La douleur est vécue différemment dans l’intensité et la fréquence, constante ou occasionnelle, selon les femmes.

Mon propos n’est pas de discuter la part du psychologique ou du physiologique dans les douleurs éprouvées en lien avec l’activité sexuelle. Je laisse le champ du médical au médecin et dans ce domaine aux spécialistes que sont les gynécologues et je me contente de rester dans le champ qui est le mien. Il est d’ailleurs important, et c’est cela aussi la clinique du partenariat mise en avant au RPH, d’indiquer aux patients d’aller consulter un médecin lorsqu’il y a des symptômes au niveau du corps pour ne pas passer à côté d’un problème organique. De même qu’il est bon pour un patient que son médecin l’oriente vers un psychothérapeute ou un psychanalyste quand il entend que les demandes du patient ouvrent vers un autre champ que médical. Mais pour en revenir au mien, il n’est pas non plus possible de faire l’économie de cette question de la douleur éprouvée par ces femmes en lien avec leur sexualité, quand bien même un diagnostique a mis un nom sur ces douleurs. Ces patientes et psychanalysantes disent que les douleurs ressenties, en lien avec leur activité sexuelle, les font souffrir et cette souffrance les a menées à entamer une psychothérapie.

Cette parole concernant la sexualité source de souffrance, nous met de suite dans le nœud de l’affaire de la sexualité et pas par n’importe quel biais puisque de suite il est question du sexe féminin et de cet investissement sur le mode de la douleur, puisque c’est la douleur qui se fait sentir pour ces femmes. Si elles n’ont pas voulu et disent souhaiter ne plus avoir ces douleurs (sensations corporelles de brûlure, de picotement, de gène), ce que l’on peut entendre c’est que cela prend une place importante dans leur vie et qu’elles ont des choses à en dire et pas uniquement dans le retentissement que cela a dans leur corps.

Ces femmes ont toutes pour particularité d’être dans une relation avec un homme, donc leur activité sexuelle n’est pas interrompue par les pathologies dont elles sont affectées. Même si chacun des cas est différents, il y a une trame qui semble se dessiner et que je propose de dégager. Ce que ces femmes pointent est le fait que leur désir sexuel est atteint par la crainte de la douleur. Donc elles ont moins envie de faire l’amour et souffrent de ce fait de frustrer leur compagnon. La dimension de la culpabilité est un élément très présent.

Une autre dimension est celle d’un rabaissement par rapport à la perception qu’elles ont d’elles-mêmes. Un « sentiment de ne pas être assez bien », disent-elles, ou « de manquer » de ceci ou de cela, et de bien souvent subir des situations relationnelles sans oser mots dire par peur de ne pas être à la hauteur. Les domaines dans lesquels ce sentiment de ne pas être à la hauteur se manifeste sont leurs relations amicales, où il y a cette crainte de ne pas être aussi intéressantes mais plus que de se formuler sur le mode de la rivalité, ce qui est pointé est un rabaissement d’elles-mêmes. Et dans le domaine professionnel la crainte de ne pas être à la hauteur est aussi présente et pour certaines l’était déjà dans leur cursus scolaire, qui pour autant se déroulait bien.

Enfin, l’un des éléments, qui apparait dans les psychothérapies ou cure de ces femmes, est les revendications par rapport à la mère. Les mères sont nommées comme étant intrusives soit par la dimension de la rivalité qu’elles instaurent, soit par la volonté de tout savoir concernant leurs filles, les privant d’un jardin secret. Le père est nommé comme absent ou effacé par rapport à ce positionnement maternel. Certaines pointent une tendance au rabaissement de la part de leurs mères, mettant en évidence les failles chez leurs filles dont, elles, elles n’ont pas à souffrir. Les souvenirs sont liés au moment de l’adolescence, notamment, et ce par quoi les jeunes filles peuvent avoir à passer, problème de peau, problème dentaire et cetera. Une psychanalysante de dire « plutôt que de m’aider, ma mère me laissait dans ma merde comme si ça lui faisait plaisir parce qu’elle au moins comme ça elle pouvait montrer combien elle était mieux ».

Ces femmes ont souvent parlé du sentiment d’être victime. Cela dans leurs cursus scolaires ou dans leurs vies professionnelles une fois devenues adultes. Victimes de groupes de personnes qui les ont malmenées sans qu’elles comprennent pourquoi, victimes d’agressions, victimes d’un surcroît de travail les mettant à mal. Mais le point intéressant est le fait que dans ces situations un sentiment de culpabilité est présent, les poussant parfois à s’excuser lorsqu’elles manifestent leur désaccord ou leur point de vue ou lorsqu’elles se défendent en contre-attaquant. Soit lorsqu’elles adoptent un comportement actif et non plus passif.

Le sentiment d’être victime est aussi pointé dans la relation à leur mère, mis en lien avec un sentiment d’intrusion. Intrusion au niveau corporel ou au niveau de leur vie personnelle. Dans le fil des associations libres ce qui a pu émerger chez la plupart de ces femmes est la dimension de violence subie, liée à la sexualité. Violence liée à la curiosité maternelle par rapport à leur vie sexuelle naissante et parfois la critique que certaines ont eu à essuyer par rapport au regard de leur mère concernant leur sexualité. D’autres ont nommé des premières expériences sexuelles teintées de violence dans la représentation bestiale qu’elles y ont associée à la position de l’homme.

Je propose que nous revenions sur l’éclairage qu’apporte la question œdipienne chez la petite fille et plus précisément la trace du sceau de l’envie du pénis. Si chez le garçon l’angoisse de castration permet une voie de sortie du complexe d’œdipe, chez la petite fille c’est la castration, c’est-à-dire la découverte qu’elle n’a pas le pénis, qui la fait entrer dans l’œdipe. Avec la découverte de ce manque de pénis, la petite fille change alors d’objet et se détourne de la mère pour aller vers le père, qui pourra peut-être lui donner l’équivalent symbolique. Les écrits psychanalytiques mettent en avant le fait que l’œdipe chez la petite fille est plus complexe notamment du fait du changement d’objet qui doit s’opérer.

Et la phase préœdipienne d’attachement à la mère, va revêtir une grande importance dans la vie de cette femme en devenir qu’est la petite fille. L’envie du pénis introduit donc pour la petite fille cette notion de blessure. Elle entre dans l’œdipe sur fond de revendication par rapport à cette mère qui ne lui aurait pas donné le pénis. Freud écrit, dans Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes, « c’est presque toujours la mère qui est rendue responsable du manque de pénis, cette mère qui a lancé l’enfant dans la vie avec un équipement aussi insuffisant »[1].

Ici, nous pourrions entendre cette relation à la mère teintée d’agressivité difficile à nommer. La partie qui émerge est celle des revendications par rapport aux dépréciations que ces filles ressentent vis-à-vis de leurs mères ou bien dont elles s’accablent elles-mêmes. Il ne faut pas oublier que s’il y a un changement d’objet d’amour chez la petite fille, son premier objet reste la mère. Ainsi, l’ambivalence pourrait-elle venir alimenter la culpabilité pour ces femmes. La mère est à la fois celle qui lèse mais aussi le premier objet d’amour. Le sentiment de ne pas être à la hauteur pourrait être lié à cette blessure narcissique du manque du pénis. Les paroles de ces femmes mettant en évidence, dans la relation aux autres, cette crainte de ne pas être à la hauteur, d’être manquante.

Il y a aussi, pour la petite fille, la question du changement de zone érogène. Dans l’organisation génitale infantile il n’y a pas de différence des sexes, c’est le primat du phallus. Freud écrit que « cet organe génital est seulement l’organe masculin, plus précisément le pénis, tandis que l’organe féminin n’a pas encore été découvert »[2]. Premièrement le clitoris est investit comme un pénis et la petite fille va avoir à changer de zone érogène pour le vagin. « Un homme n’a en somme qu’une seule zone génitale prédominante, un organe sexuel, tandis que la femme en possède deux : le vagin qui est proprement féminin et le clitoris analogue au membre viril »[3] nous dit Freud. Ainsi, dans un premier temps, la vie sexuelle de la petite fille est sur un mode viril, masculin, notamment par la pratique active de la masturbation. La petite fille va avoir à refouler cette sexualité active liée au clitoris pour que s’ouvre la voie de la sexualité féminine avec un investissement, plus tard, de cette nouvelle zone érogène qu’est le vagin. Le vagin accueille le membre viril de l’homme, cela colore la voie de la sexualité féminine de la position passive d’être pénétrée.

Précisément, dans les cas dont je vous parle, c’est ce qui fait problème notamment dans le rapport au plaisir lié à position passive d’être pénétrée. Ce dont ces femmes témoignent est le grand investissement de leur sexe, qui occupe beaucoup leurs pensées, mais sur un mode douloureux. En lien avec cette douleur liée au corps, certaines femmes ont pointé la dimension agressive qu’elles associent aux relations sexuelles. Comme je l’ai dit plus haut, certaines ont fait référence à des premières expériences sexuelles avec une représentation du positionnement masculin sur ce versant agressif et des premières expériences teintées de violence même si la douleur n’était pas forcément présente. Si nous faisons un pas vers la dimension d’être victime, il semble intéressant de la rapprocher de cette blessure infligée par la prise en considération de la différence des sexes et de ce sexe féminin. Etre victime de ce manque de pénis. S’il y a un moment propice à voir la différence de sexe c’est bien lors des rapports sexuels. Le sexe féminin étant celui qui est pénétré par le sexe masculin. La position passive de pénétration du sexe féminin est le signe de l’absence du pénis et c’est cette pénétration qui est mise en lien avec la douleur pour ces femmes et qui vient nouer la souffrance.

 

Voici des questions ayant émergé lors de deux psychothérapies :

« Pourquoi je suis toujours en train de me faire souffrir ? » et de répondre « C’est comme si je voulais me faire payer une faute mais je ne sais pas encore laquelle ».

« Est-ce qu’il y a un lien entre le fait d’avoir mal et donc de ne pas pouvoir continuer à faire l’amour et le fait que quelque part je ne veux pas que l’autre soit satisfait ? ».

 

Les douleurs liées à la sexualité mènent ces femmes à interrompre parfois les rapports sexuels ou à diminuer la fréquence, privant ainsi l’autre. Et dans le même temps, l’une des préoccupations de ces femmes est la culpabilité liée à la frustration qu’elles font subir à leurs partenaires et l’angoisse de perdre l’amour de l’être aimé. Elles privent l’autre, donc l’attaque en le privant, et ont peur d’être privées en retour, là où la réalité biologique les prive en effet de ce sexe masculin. Nous revenons donc sur la question de la castration.

 

Ne pourrait-on entendre les douleurs subies et liées à la vie sexuelle de ces femmes comme une cristallisation d’une culpabilité en lien avec la dimension d’attaque contre l’autre, trace des revendications liée à l’envie du pénis ?

 

Freud, dans le problème économique du masochisme, écrit « La satisfaction de ce sentiment de culpabilité inconscient est peut-être le poste le plus considérable du bénéfice de la maladie […], somme des forces qui se dressent contre la guérison et ne veulent pas renoncer à l’état de maladie ; la souffrance qui accompagne la névrose est précisément le facteur par lequel celle-ci devient précieuse pour la tendance au masochisme »[4].

 

La question de la souffrance ainsi éclairée pourrait donc nous faire entendre la souffrance comme nourrissant un sentiment de culpabilité.

L’hypothèse que je formulerais, en lien     avec cette clinique, serait donc un accès difficile précisément à la sexualité féminine dans sa composante passive d’être pénétrée – signe de l’absence de l’organe mâle – lié à une revendication teintée d’agressivité à l’égard de l’autre, en référence à la mère œdipienne. Agressivité retournée contre soi du fait de la culpabilité concomitante. Une répétition déplacée et masquée s’opérerait sur la sexualité de ces femmes, partie émergée de cet iceberg lié à la maturation de la sexualité féminine.

 

Le positionnement passif les fait souffrir mais le positionnement actif d’attaque, en conflit avec un sentiment de culpabilité, retournerait l’attaque contre soi, répétant l’expérience de blessure liée à cette première blessure de la castration. Ce qui apparait c’est qu’en s’attaquant soi-même, ces femmes attaquent finalement l’autre, en référence à leur compagnon, puisqu’elles le frustrent et elles n’en sont pas dupes.

 

Freud écrit que le masochisme érogène « serait donc un témoin et un vestige de cette phase de formation dans laquelle s’est accompli cet alliage, si important pour la vie, de la pulsion de mort et d’Eros. Nous apprendrons sans surprise que, dans des circonstances déterminées, le sadisme ou la pulsion de destruction, tourné vers l’extérieur, projeté, peut de nouveau être introjecté, tourné vers l’intérieur, régressant ainsi à sa situation première »[5]. Dans la sexualité de ces femmes il serait précipité de parler de masochisme mais il y a tout de même une fantasmatisation masochiste sous-jacente dans ce positionnement de victime de l’autre et ce retour contre soi de cette pulsion agressive venant nourrir la culpabilité inconscient liée à l’Oedipe.

Est-ce que ce positionnement de victime, sous tendu par une grande agressivité, ce positionnement d’être blessé, pourrait être lié préférentiellement à un positionnement féminin, en lien avec cette dimension dans laquelle la petite fille est propulsée à partir du moment où elle accède à la différence des sexes, à savoir être victime du manque de pénis ? Cette question rejoint peut-être celle du début et comme tout à l’heure, je la laisse ouverte.

 

 

Pour conclure je citerais Lacan, qui, dans son séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, nous signale dès le début que « la psychanalyse semblerait n’avoir pour but que d’apaiser la culpabilité »[6]. Ainsi, une psychanalysante a témoigné pendant sa cure que d’avoir pu parler de son agressivité et notamment son agressivité contre elle-même et de ce « sentiment de culpabilité toujours présent », lui a permis d’apaiser « ses souffrances qu’elle se faisait subir et de faire un pas de géant », selon ses mots. Et d’ajouter que depuis qu’elle vient, elle arrive maintenant à avoir des relations sexuelles avec son mari sans avoir mal. Elle sait comment faire maintenant pour ne plus avoir mal, dit-elle.

 

 



[1] Freud, S. (1925) Quelques conséquences psychiques de la différence anatomique entre les sexes in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 129.

[2] Freud, S. (1931) La disparition du complexe d’Oedipe in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 118.

[3][3] Freud, S. (1931) Sur la sexualité féminine in La vie sexuelle, PUF, Paris, 1969, p. 141.

[4] Freud S. (1924) Le problème économique du masochisme in Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1973, p. 293.

[5] Freud S. (1924) Le problème économique du masochisme in Névrose, psychose et perversion, PUF, Paris, 1973, p. 292.

[6] Lacan J. (1959-60) séminaire VII L’éthique de la psychanalyse, édition du Seuil, 1986, p. 13.